Interview d’Igor PANOV,

 

donné pour Journal Parisien  « Ecouter, Voir »,

 

en février 1998.

 

       Les Éditions Musicales Russes sont une division de la Classics International Corporation, société au siège social parisien. Son activité première est de promouvoir en Occident « l'Art slave » sous toutes ses formes».

 

Son directeur, Igor PANOV est compositeur, pianiste et musicologue. Il est âgé de 38 ans, diplômé de l'Académie des Beaux Arts de Kharkov (Ukraine) et du Conservatoire National Supérieur de Kiev. Né en Sibérie «grâce», dit-il, au régime stalinien, il effectuera par la suite ses études à Kiev. Membre actif de l'Union des Compositeurs d'ex-URSS et d'Ukraine, il quittera sa patrie en 1989 « totalement désespéré par le système soviétique», alors qu'allaient se produire des changements politiques radicaux.

 

Aujourd'hui, Igor PANOV vit à Paris sans pour autant avoir coupé le cordon ombilical avec l'Est, en particulier pour ses besoins professionnels qui l'amènent à se déplacer fréquemment en Russie et aussi aux États-Unis. Homme de terrain, ô combien passionné (et passionnant), Igor PANOV témoigne pour Écouter Voir de ce rôle d'ambassadeur de l'art slave qu’il a choisi librement d'assumer...

 

 

Noël Lopez : Quelles motivations vous ont amené à être président des Éditions Musicales Russes, à devenir en quelque sorte un « ambassadeur » de la musique slave pour l'Occident?

 

Igor Panov : A l'époque où j'étais membre de l'Union des Compositeurs, j'ai mené en vain une vraie bataille esthétique face au conformisme soviétique et milité pour une ouverture vers l'Ouest. Arrivé à Paris, et après les bouleversements politiques qu'a connu l'URSS, j'ai tout naturellement continué dans cette voie et créé Classics International afin de favoriser une interpénétration des cultures Est-Ouest. L’Univers de la musique slave et russe est tellement riche que nous ressentons chez EMR. une sorte d'obligation morale que je qualifierai de « suprême», peut-être aussi un peu « mystique »...

 

L’Ouverture vers l’Ouest favorise-t-elle la vie culturelle en Russie et dans les autres pays de l’Est?

 

Elle y contribue d'une certaine façon, mais je suis personnellement convaincu que toute évolution se fait principalement d'une façon interne, régie par ses propres règles, et n'est pas directement liée aux influences extérieures. D'autre part, il existe tant d'exemples de chefs-d’œuvre nés dans la souffrance et dans des conditions défavorables qu'un vent de liberté n’est pas la garantie d'une meilleure expression artistique. En fait, cette ouverture a des influences contradictoires, certaines bonnes et d'autres néfastes. L’avenir nous le dira...

 

Quels sont les enjeux de cette ouverture?

 

lls sont importants. Je pense qu'il est nécessaire que les échanges continuent et se multiplient dans la perspective d'une Europe plus harmonieuse. De leur côté, les peuples et nations slaves ont tant à apporter aux Occidentaux. Notre culture est si riche, si diversifiée et si peu connue. Vous savez, même nous, dans le cadre de nos activités, nous faisons des découvertes étonnantes. Quel plaisir alors, de présenter ces valeurs inestimables en Europe et aux États-Unis!

 

Que représente la culture française en Russie? Sommes-nous vraiment appréciés?

 

Votre culture est avant tout présente en ce qui concerne la littérature, la poésie et la peinture. Des domaines artistiques qui sont historiquement bien ancrés chez nous. En musique, l'on peut remarquer des clivages d'opinion. Il existe un intérêt certain pour votre répertoire de musique ancienne (les polyphonies vocales en particulier) mais aussi baroque et de la Renaissance... Disons que le peuple russe est sensible à la finesse d'écriture qui caractérise votre musique et est toujours prompt à s'émouvoir dès que l'occasion leur en est offerte. Disons que jusqu'à Debussy, votre musique est plus ou moins connue et diversement appréciée ici.

 

Par contre, la musique « contemporaine » est très moyennement perçue chez nous. Certains compositeurs français (et européens) dont l'œuvre se cantonne toujours à des expériences d'avant-garde ont très peu de chance d'être aimés. D'ailleurs, cette musique n'existe quasiment plus chez nous. Nos valeurs sont plus orientées vers des oeuvres, disons « sensuelles », plus aptes à émouvoir l'esprit, l’âme, et non tournées vers des recherches savantes exclusivement portées sur la forme.

 

Les débats esthétiques Est-Ouest ne sont pas encore prêts à disparaître. Pas avant le début du troisième millénaire, quand les échanges seront mieux développés en tout cas.

 

Quelles sont les activités de la Classics International Corporation en dehors de celles liées à L’Édition Musical, Russe?

 

Pour la France, c’est avant tout la fondation du Grand Festival d’Art Slave qui se déroule à Paris, à la fin du mois de mai. Cette manifestation se déroule sous le haut patronage du Ministère de la Culture et du cabinet du Président de la République, Jacques Chirac. A côté de cela, nous mettons en place de nombreux concerts à Paris avec la participation d'interprètes de renommée internationale.Lle label Russian World Music Inc.-R. W. M. se charge quant à lui du suivi discographique, sous forme d'enregistrements présentés sur support C. D. s et cassettes.

 

L'édition musicale occidentale, telle qu’elle est distribuée aujourd'hui, rend-elle compte d'une façon satisfaisante de la richesse de la musique slave?

 

Vous avez la réponse à votre question dans la création même de notre maison d'édition. Cependant, je ne pense pas que ce manque de diffusion vienne des éditeurs occidentaux. L’immensité de notre culture requiert des recherches si approfondies que seuls des spécialistes du sujet peuvent les assurer. Les Éditions Musicales Russes s’attellent à cette tâche mais nous sommes bien conscients qu’en face d’un tel gisement, ce ne seront que les générations futures qui pourront terminer notre travail.

 

Votre maison d'édition s'intéresse-t-elle également à l’import de partitions occidentales vers la Russie? Existe-t-il un marché à prendre?

 

C'est un marché rêvé pour nous. Dès que la situation se stabilisera, nous nous y intéresserons. Cela dit, il faut prévoir des réticences dues en particulier à des problèmes liés aux droits d'auteur, sans oublier les éditeurs russes qui voudront protéger leur marché. Nous restons à ce sujet des optimistes, disons prudents.

 

Votre Catalogue propose également des par­titions de compositeurs d’aujourd’hui. Comptez-vous dans l’avenir élargir ce secteur ou plutôt vous spécialiser dans la musique du patrimoine slave?

 

Il est logique de se concentrer sur la musique de notre patrimoine car c'est avant tout pour la promouvoir que nous existons et que nos équipes ont été formées. Cependant, notre catalogue compte dès à présent des signatures de musiciens de notre temps. La collection XXth Century Russian Music propose par exemple des oeuvres d'Igor Nikiforov, Alexandre Danilevsky, Alexandre Schupak, Alexandre Opanasuk, Igor Tignol... et d'Igor Panov. Des compositeurs d'aujourd'hui qui ont gardé comme moi « l'âme slave ». Dernièrement, nous avons mis l’accord pour Ivan Lamine, compositeur ayant vécu en France, décédé « d'une balle perdue» à la libération. Nous désirons faire redécouvrir son oeuvre, presque exclusivement dédiée à la musique orthodoxe. Nous venons également d'éditer de lui des chœurs sacrés d'une grande beauté et une suite symphonique de sa composition intitulée Musique de Cathédrale.

 

Nous travaillons également en collaboration avec des musiciens de différents horizons et restons ouverts à d’autres écoles : Robert Cornman et Griffith Rose, tous deux Américains, ont par exemple signé chez nous tout récemment.

 

Vous proposez un large catalogue de musique populaire et religieuse…

 

Tout à fait. J'estime que ces musiques doivent être connues au même titre que les autres. Elles représentent aussi notre patrimoine et je ne vois dans cette démarche aucune contradiction. La « romance lyrique » russe est reconnue depuis longtemps dans le monde entier, la musique orthodoxe l'est de plus en plus, mais connaissez-vous les chants de la Russie profonde qui ont par exemple largement inspirés Stravinsky pour son Sacre du printemps? A découvrir absolument!

 

E.M.R.  Classics International  c'est aussi les chefs-d’œuvre de la musique du répertoire classique russe…

 

Nous avons en catalogue nombreux opus des grands noms de la musique russe : Glinka, Tchaïkovski, Moussorgski, Rimski-Korsakov... Sans oublier d'autres compositeurs du XIXéme siècle moins connus en Occident comme Alexandre Dargomijski,  Vassily Kalinnikov, Sergei Taneyev ou Anton Rubinstein... Dans ce domaine du grand répertoire, nous proposons également les oeuvres pour piano de Purcell, Bach, Mozart, Beethoven, Schumann, Chopin...

 

Notre maison d'édition n’a pas encore dix ans et son catalogue est en réel devenir. Il nous faut travailler encore plus en profondeur. Il y a sûrement autant des trésors qui restent dans nos archives nationales. A nous de les collecter et de les dépoussiérer. A ce propos, nous préparons actuellement de sortir un recueil intitulé Carmina Burana Slave, sous rédaction d’Alexandre Danilevsky réunissant vingt chants baroques russes de l'époque de Pierre le Grand. Vous serez étonnés par leur beauté et leur originalité!

 

En tant que compositeur, vous semblez beaucoup tenir à un certain credo esthétique de la musique. Est-ce dû à un héritage émotionnel et culturel d’École Russe ?

 

Je suis absolument persuadé que l'art véritable est éternel et non pas cantonné à une seule époque comme peut l'être l'art «contemporain ». Mon but est avant tout de redonner à la musique la chaleur des émotions profondes, et de transmettre à l'homme des forces pour croire en la beauté. Je rêve d'une nouvelle Renaissance qui tirerait parti des possibilités déjà amplement présentes dans la musique russe et slave.

 

Malgré un catalogue important de musique du XXème siècle vous semblez cependant attacher peu d'intérêt à la musique structurellement trop avant-gardiste?

 

Vous-savez,- il est impossible s’amuser impunément avec le langage de la musique, qui est en quelque sorte un vecteur proche d'une certaine Idée divine de la création, peur être encore plus que la matière, une énergie qui nous lie avec tout ce que nous pouvons avoir de plus élevé dans notre ego. Comment voulez-vous embellir l'esprit, si un art n’en dispense pas? Trop d'avant-gardistes cachent leur propre impuissance créatrice dans ce « brouillard de l’esthétique» : Le Marteau sans maître avait frappé trop longtemps. Or, maintenant on cherche le Maître sans marteau! Les véritables valeurs restent toujours attachées à l'esprit éclairé, ultra-élevé,-voilà ce qu'est un véritable « l'avant-garde » selon nous!

 

La typologie de vos partitions est très soignée et elles offrent des relevés les plus fidèles aux originaux. Comment les réalisez-vous ?

 

   D'une part, nos partitions sont confectionnées aux États-Unis et Russie par des graveurs ultra professionnels (et très bien équipés) qui font des merveilles. D'autre part, nos relevés reposent sur plusieurs niveaux de recréation de chaque partition à partir de l'original. Ce processus complet nous appelle à travailler avec des musicologues russes, hautement compétents en la matière, qui ont à cœur de restituer une partition la plus proche possible de l’œuvre originelle. lls corrigent les erreurs de doigtés, fausses notes, mauvaises articulations... que l'on peut trouver dans les anciennes gravures et que certains éditeurs peu scrupuleux laissent consciemment ou alors, par manque de professionnalisme.

 

Ensuite, je me charge personnellement de la dernière phase de finition en vérifiant chaque partition avant tirage. Tout est bien compartimenté et chacun fait son travail avec la passion de restituer au mieux l’œuvre dont nous héritons de nos illustres maîtres Il n’y a pas de secrets. L’amour de notre métier est le garant d'un résultat irréprochable.

 

Pourquoi éditez-vous vos partitions aux États-Unis? Ne peuvent-elles être conçues en Russie?

 

Avant tout pour leur professionnalisme. Les Américains restent pour le moment les plus dynamiques et responsables. L’aspect financier joue également un rôle important et le rapport qualité-prix y reste meilleur qu’en Europe. On espère que la Russie évoluera vite et bien. Nous n'écartons pas d'éventuelles collaborations avec les éditeurs en Russie dans un avenir plus ou moins lointain.

 

E.M.R apporte un plus en ce qui concerne les relevés de ses partitions de musique vocale. Quel est-il?

 

Notre originalité est de présenter nos partitions de musique vocale avec une transcription phonétique parallèle à la langue originale. Aborder ce répertoire pour les Occidentaux devient alors plus attrayant et plus aisé. Nous proposons également une cassette en option qui présente une version de l’œuvre et facilitera ainsi les problèmes inhérents à la prononciation. Nous oeuvrons pour que notre patrimoine vocal soit interprété dans le monde entier. Ce concept est une belle réussite au niveau des ventes, et au-delà de cet aspect matériel, nous sommes fiers de contribuer à un rayonnement international de notre musique.

 

Avez vous trouvé en France un terrain favorable à une bonne distribution? Les librairies croient-ils en votre catalogue?

 

E.M.R., comme distributeur, propose des prix convenables par rapport à ceux communément pratiqués, avec de surcroît un service de très bonne qualité. Pour répondre à la seconde partie de votre question, j'ai constaté que les libraires français sont certes sensibles à la spécificité de notre catalogue, mais nous remarquons cependant que nos partitions ont un taux de rotation beaucoup plus fort chez vos voisins européens. Enfin, notre site sur Web affirmera définitivement notre position sur le marché internationale.

 

Votre souhait est de vous faire mieux connaître en France en tant qu’éditeur et d’élargir votre catalogue à de nouvelles signatures. Quel est le profil de compositeur qui vous intéresse?

 

Malgré un catalogue à forte consonance slave, nous n’attachons aucune importance à la nationalité ou l’âge des auteurs avec lesquels nous désirons collaborer. Tout créateur est le bienvenu aux Éditions Musicales Russes à la condition que son œuvre soit, bien entendu, de qualité et s'attache aux valeurs musicales que nous défendons. Si ces deux conditions sont remplies, il est fort probable que ces auteurs entreront dans notre catalogue dans les meilleurs délais.

 

Avez-vous un message particulier à faire passer auprès des éditeurs et des compositeurs français?

 

 

    Je voudrais dire à mes collègues éditeurs de ne pas hésiter à publier des compositeurs slaves. Il existe de réelles perspectives d'avenir, sans trop de concurrence, ce qui est, vous l'avouerez aussi rare qu’agréable.

 

Je formulerai, si je peux me le permettre, un conseil à l'encontre de mes collègues compositeurs: restez sincères dans votre démarche artistique. Prenez du recul. Puisez votre inspiration dans vos racines et laissez la musique « contemporaine » se reposer... elle est tellement fatiguée!

 

Créez donc un Ars Nova du XXIème siècle, comme Guillaume de Machaut n’hésita pas à le faire autrefois !

 

Le troisième millénaire mérite vos efforts.

 

 

 

Propos recueillis par Noël Lopez, Paris, « Ecouter, Voir », Paris 1998.

 

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